L’IA gratuite, c’était l’échantillon
En une semaine, Google a réduit son offre gratuite au plus petit de ses modèles et OpenAI a ouvert un nouvel emplacement publicitaire dans ChatGPT. La dégustation est terminée. Reste à savoir ce qu’on a avalé.
Jeudi 9 octobre, l’application Gemini a changé de menu. Sans abonnement, il ne reste plus que Flash-Lite, le plus petit des trois modèles. Flash et Pro ne sont plus accessibles gratuitement. Avant ce changement, un utilisateur non payant pouvait encore choisir entre Flash-Lite, Flash et Pro. Et le mouvement ne s’arrête pas au gratuit : les abonnés Google AI Plus, à 4,99 $ par mois aux États-Unis, gardent Flash-Lite et Flash mais perdent Pro, à une date que Google leur envoie par email. Pour retrouver le modèle complet, il faut passer à AI Pro, à 19,99 $.
Quatre jours plus tôt, le 5 octobre, OpenAI annonçait un nouveau format publicitaire branché sur la génération d’images de ChatGPT : des pubs visuelles qui s’affichent pendant que l’image se fabrique. Premier test aux États-Unis, d’ici la fin du mois. Les annonces textuelles, elles, sont déjà là : elles sont testées à grande échelle depuis le 9 février, uniquement pour les comptes gratuits et l’offre Go à 8 $ par mois.
Deux décisions, deux entreprises, une même direction.
Le gratuit n’a pas disparu. Il a été rétrogradé.
Le gratuit avait un prix, on ne le voyait pas
Faire tourner un grand modèle coûte cher. Chaque réponse mobilise des puces, de l’électricité, des data centers. Pendant trois ans, les grands acteurs ont absorbé ce coût pour une raison simple : il fallait installer l’usage. Que ChatGPT devienne un réflexe, que Gemini s’invite par défaut dans Gmail, que « demande à l’IA » remplace « cherche sur Google ».
L’objectif est atteint. ChatGPT revendique 1,2 milliard d’utilisateurs par semaine. La phase suivante, c’est la facture.
Il y a deux façons de la présenter, et la même semaine les a illustrées toutes les deux. Google restreint : le meilleur modèle devient un argument d’abonnement. OpenAI monétise l’attention : le gratuit reste copieux, mais on regarde une pub en attendant son image. TechCrunch relève d’ailleurs que ces annonces pourraient aussi pousser les utilisateurs occasionnels à s’abonner, simplement pour ne plus les voir. Les deux chemins mènent au même endroit.
Rien de neuf, en somme. C’est le freemium et le web financé par la pub, rejoués en accéléré. La différence tient à ce qu’on a confié à ces outils entre-temps. Pas des photos de vacances. Des brouillons, des process, des documents de travail, parfois toute une manière de réfléchir.
On ne s’est pas abonné à un service.
On a pris une habitude, et l’habitude vient d’être tarifée.
« Quelques mauvaises choses »
La même semaine, Sam Altman répondait à Politico. Interrogé sur ce qui sépare OpenAI d’Anthropic en matière de régulation, il estime que le monde devrait « accept some bad things happening for the benefits of this technology ».
Il visait les arnaques, les abus et les piratages liés à l’IA. Pas les pubs.
Mais la phrase résume assez bien la relation : les conditions se décident ailleurs, l’utilisateur s’adapte.
Le seul contre-exemple de la semaine vient… de la régulation. OpenAI va ajouter un filigrane invisible aux textes produits par ChatGPT et Codex, sur toutes les offres, mais uniquement dans l’Union européenne, en réponse à l’AI Act qui exige que les textes générés soient identifiables par une machine. Le système s’appelle textGrain. Ailleurs, les développeurs peuvent l’activer via l’API, mais il reste désactivé par défaut.
L’Européen obtient un marquage. L’Américain obtient d’abord les pubs visuelles. « ChatGPT gratuit » n’est déjà plus tout à fait le même produit selon la frontière. Ce qu’on utilise chaque jour peut changer de nature sans qu’on ait rien demandé.
Six réflexes pour ne pas subir le prochain changement de menu
Pas besoin de tout désinstaller. L’enjeu est de savoir ce qui dépend de quoi, et d’avoir un plan B avant d’en avoir besoin.
- Faire l’inventaire.
Une liste suffit. Pour chaque tâche où l’IA intervient (résumer des comptes rendus, reformuler des emails, produire des visuels, coder), noter l’outil, le modèle et l’offre. Dix minutes, et les dépendances deviennent visibles. - Tester le palier du dessous.
Avant de payer pour retrouver Pro, essayer Flash-Lite une semaine sur ses vraies tâches. Pour des résumés courts, des traductions ou des recherches rapides, il suffit souvent. Sur du code long ou de l’analyse de documents, l’écart se verra. Autant le mesurer que le supposer. - Sortir ses prompts de l’outil.
Les consignes qui marchent, les gabarits, les contextes réutilisables : dans un fichier texte ou une note, pas seulement dans l’historique d’un assistant. Un bon prompt passe d’un modèle à l’autre avec quelques retouches. - Exporter ses données régulièrement.
ChatGPT propose un export dans ses paramètres, et Google Takeout permet de récupérer une bonne partie de ce qu’on a confié à ses services. Une fois par trimestre, c’est une assurance qui ne coûte rien. - Garder une roue de secours locale.
Un outil comme Ollama fait tourner un petit modèle ouvert directement sur son ordinateur. Moins brillant, mais sans abonnement, sans pub et sans changement de conditions un jeudi matin. Pour reformuler, trier ou résumer, c’est souvent assez. - Faire le calcul honnêtement.
Si un outil fait gagner deux heures par semaine, 20 $ par mois n’a rien d’un scandale. Si on l’ouvre trois fois par mois, le gratuit dégradé fera l’affaire. Le bon prix dépend de l’usage, pas de l’habitude.
Et maintenant ?
Le gratuit ne va pas disparaître.
Il va devenir ce qu’il est partout ailleurs sur le web : une vitrine, financée par la pub ou conçue pour donner envie de payer. C’est un modèle économique qui arrête de faire semblant.
La question est plutôt de notre côté. On a bâti des habitudes de travail sur des outils dont on ne maîtrise ni le prix, ni le contenu, ni les règles.
Combien de vos usages survivraient à un passage à Flash-Lite ? Et lesquels méritent vraiment un abonnement ?