LesPetitesCartes : ce que j'ai appris en cartographiant des trucs qui n'existent pas.
Une histoire qui commence il y a longtemps. Avec un passage en 2020 jusqu'à aujourd'hui.
Il y a un truc que je fais depuis des années sans vraiment m'en rendre compte : je résous des problèmes en dessinant des cartes. Pas des cartes au sens noble, avec courbes de niveau et légende soignée. Des cartes bricolées, vite faites, souvent moches au départ, qui répondent à une seule question à la fois :
- Jusqu'où puis-je aller ?
- Où sont mes points de vente ?
- Et si la tour Eiffel finissait phare en Bretagne ?
- ...
Cette dernière question n'a strictement aucune utilité. C'est exactement pour ça que je voulais en parler. J'aime ce genre de truc. Et c'est pour ça que https://www.lespetitescartes.com existe.
Le MVP, ou l'art de tester une idée avant de la construire
Tout le monde a une définition de « MVP » qui traîne dans un coin de sa tête, généralement héritée d'un article Medium lu trop vite. La mienne s'est forgée en une soirée, en mai 2020.
Le contexte : le déconfinement version 1 arrivait, avec une règle absurde et anxiogène, sortir dans un rayon de 100 km autour de chez soi, à vol d'oiseau, sans que personne ne sache vraiment mesurer ça sur une carte. J'ai vu le problème, j'ai vu qu'il n'existait aucune réponse simple, et j'ai construit 100km.space.

Le premier prototype m'a pris deux minutes. Littéralement. Un point GPS, un cercle de 100 km, l'API Google Maps pour l'habillage. Le reste, l'heure qui a suivi, c'était de l'ergonomie : rendre le truc utilisable sur mobile, gérer la géolocalisation, ne pas planter au premier pic de trafic.
Un MVP, ce n'est pas un produit en petit. C'est une hypothèse qu'on teste avec le minimum de friction entre l'idée et le clic de l'utilisateur.
Ce qui s'est passé ensuite dépasse ce qu'un plan marketing aurait osé projeter. 140 000 connexions en 48 heures. Plus d'un million de visiteurs au total. Une reprise sur LCI, l'effet Korben, des articles dans la presse nationale, et moi qui regardais les courbes de trafic monter en me demandant si le serveur allait tenir.
Je ne raconte pas ça pour la nostalgie du million de vues. Je le raconte parce que 100km.space est la meilleure démonstration que j'aie jamais produite d'un principe que je répète à mes clients depuis : la valeur d'une idée ne se mesure jamais à la quantité de code qu'on a écrite pour la porter. Elle se mesure à la vitesse avec laquelle elle rencontre un vrai besoin.

Deux minutes de cercle sur une carte ont eu plus d'impact que la plupart des cahiers des charges de 40 pages que j'ai vus passer. Ce n'est pas un hasard, c'est un signal.
De l'étincelle au produit : LesGrossesCartes
Le problème d'un feu de paille viral, c'est qu'il s'éteint. 100km.space a fait son travail, la période de confinement s'est terminée, le trafic est retombé, et il ne restait qu'une leçon à en tirer plutôt qu'un business à faire tourner.
C'est là que LesGrossesCartes.com est né, avec une intention radicalement différente : si une carte bricolée en deux minutes peut capter l'attention de 670 000 curieux, qu'est-ce qu'une carte pensée comme un vrai outil pourrait faire pour des entreprises qui ont un besoin de montrer leurs points de vente, leurs événements, leurs implantations ?

LesGrossesCartes, c'est le MVP qui a grandi. Leaflet pour le rendu cartographique, Mapbox pour l'habillage graphique, du Ruby derrière pour tenir la logique métier. On est passé du prototype jetable à un produit avec des comptes, une API JSON pour importer les points d'intérêt, un export HTML à copier-coller sur n'importe quel site. Offices de tourisme, enseignes multi-sites, médias locaux, store locators avancés : la carte n'est plus un coup d'éclat, elle devient une brique qu'on intègre.
D'ailleurs, toute la partie technique, c'est Alexandre de l'Agence BASH. N'hésitez pas à l'appeler au cas où 😉
Un hack qui marche une fois te donne une intuition. Un produit qui doit marcher tous les jours te demande une architecture.
Ce virage-là, de l'intuition à l'architecture, c'est le vrai travail. C'est aussi celui qu'on ne voit jamais dans les success stories qu'on raconte en conférence, parce qu'il est ennuyeux à filmer : gérer les droits d'accès multi-admin, documenter une API, penser la scalabilité d'un système qui doit tenir sans que son créateur ait besoin de surveiller les courbes de trafic à minuit.

Ce que je retiens de LesGrossesCartes, ce n'est pas la technique. C'est la confirmation que la cartographie, pour moi, n'est jamais un sujet en soi. C'est un vecteur. Une manière de rendre une donnée compréhensible en une seconde, là où un tableau demanderait une minute de lecture et une explication.
Les Petites Cartes : et si le jeu redevenait le point de départ ?
Voilà où j'en suis en 2026. Après un MVP viral et un SaaS structuré, la question logique aurait été de construire le troisième outil sérieux de ma carrière cartographique. J'ai fait l'inverse.
Les Petites Cartes, c'est un site vitrine d'expériences cartographiques, chacune avec sa propre vie, réunies sous une seule identité graphique (noir et blanc, avec deux fluos réservés aux moments qui comptent) et un seul domaine, sans sous-domaines qui dispersent l'attention.

Concrètement : une carte de France où quarante monuments ont été relocalisés pour une raison absurde, racontée avec le sérieux d'une fiche patrimoniale. Cinquante anecdotes vérifiées et sourcées sur Lille, notées sur une échelle du WTF. Cent cinquante mots du quotidien (sandwich, jean, bikini, guillotine) dont l'origine est un lieu réel. Une carte thermique de l'Avesnois qui croise l'intensité olfactive du maroilles avec la densité de population. Un sentier littoral de 276 km découpé en tronçons et noté selon un indice de sable dans les chaussures.

Ce qui relie ces expériences n'est pas un thème. C'est une manière de faire.
Et cette manière de faire, c'est exactement la même que celle qui a produit 100km.space en deux minutes. Chaque expérience est un MVP au sens strict : un périmètre volontairement restreint (une carte, un jeu de données, une question), livré vite, publié tel quel, sans attendre la version parfaite. La différence avec 2020, c'est que j'ai maintenant vingt ans d'expérience pour savoir où couper large et où ne jamais couper.
Là où je ne coupe jamais : la frontière entre le vérifié et l'inventé. C'est la règle d'or du site, et elle est plus stricte que ce qu'un visiteur imagine en arrivant sur une carte de monuments déplacés à des fins comiques. Chaque expérience a un statut tranché, noir sur blanc : soit chaque point de donnée est sourcé ou mesuré selon une méthode explicite et publiée, soit l'expérience est une fiction déclarée comme telle, jamais présentée comme un fait. Jamais les deux mélangés sans le signaler point par point.

Ça peut sembler être un détail de conformité. C'est en réalité la seule chose qui rend le loufoque acceptable. On peut raconter une tour Eiffel devenue phare en Bretagne avec le sérieux d'une fiche patrimoniale précisément parce que le tag « fiction » est visible à trois endroits différents et qu'on ne trichera jamais dessus. Et on peut noter Lille sur une échelle du WTF précisément parce que chaque note est sourcée et vérifiable, pas sortie d'un doigt mouillé.
Le vrai sujet : comment on traite la donnée
Ce qui me distingue, je pense, ce n'est pas le talent à raconter des histoires absurdes. N'importe qui avec un peu d'humour peut inventer une tour Eiffel déplacée. Ce qui compte, c'est l'infrastructure de rigueur qu'on met derrière l'absurde pour qu'il tienne debout.

Concrètement, sur Les Petites Cartes : pas de base de données par défaut. Les données sont statiques, versionnées dans le dépôt de code lui-même, au même titre que le code qui les affiche. Chaque expérience qui a besoin d'un calcul reproductible à partir de sources externes (OpenStreetMap, l'INSEE, un tracé GPX) passe par un pipeline Python autonome, jamais mélangé à l'application. Ce pipeline doit documenter son repli en cascade si une source externe devient indisponible, et proposer un mode d'exécution hors ligne qui produit un jeu de données explicitement marqué comme fictif, pour continuer à développer sans dépendre du réseau.
On peut être joueur sur le fond et strict sur la méthode. Ce n'est pas contradictoire, c'est la seule combinaison qui dure.
C'est le même réflexe qui, à l'échelle de LesGrossesCartes, se traduisait par une API JSON documentée plutôt qu'un import bricolé au cas par cas. Le contexte change, le degré de sérieux affiché change du tout au tout, mais la discipline de fond reste identique : une donnée qu'on ne peut pas retracer jusqu'à sa source n'a pas sa place sur une carte, qu'elle serve à sauver des vies pendant un confinement ou à faire rire sur un monument déplacé.
C'est ça, la valeur différente que j'essaie d'apporter. Pas « je fais des cartes plus jolies que les autres ». Plutôt : je traite chaque idée, même la plus loufoque, avec l'exigence de sourcing d'un journaliste et la légèreté d'exécution d'un hack de week-end. Peu de gens tiennent les deux bouts en même temps. La plupart choisissent un camp : le sérieux qui prend trois mois à produire un livrable propre, ou le fun rapide qui ne survit pas à une vérification de deux minutes.
Même la charte graphique obéit à cette logique. Noir et blanc partout, deux fluos réservés strictement à deux usages : l'un pour signaler l'interactif, l'autre pour trancher visuellement entre une expérience vérifiée et une expérience fictionnelle. Pas de fluo utilisé comme couleur de texte courant, jamais. C'est une règle absurde à préciser dans un cahier des charges pour un site qui parle de fromage odorant et de tours Eiffel déplacées, et c'est exactement pour ça qu'elle doit être écrite noir sur blanc : dès qu'on laisse le flou s'installer sur un détail visuel, c'est le sérieux de la démarche qui se dilue derrière.
Pourquoi partager tout ça
Je pourrais garder ces expériences pour moi, comme un carnet de brouillons cartographiques. J'ai choisi de les publier, et de les documenter aussi ouvertement que je le fais ici, pour une raison simple : je pense que la cartographie reste un des outils de communication les plus sous-exploités par les gens qui ont pourtant des données intéressantes à raconter.
La plupart des sites qui ont besoin d'une carte en installent une par réflexe technique, un plugin, un widget Google Maps par défaut, sans jamais se poser la question de ce que la carte est censée démontrer. Une carte n'est pas une décoration. C'est un argument visuel. Et un argument visuel mal construit peut mentir aussi facilement qu'un chiffre sorti de son contexte.
En documentant publiquement comment je découpe chaque nouvelle expérience (cahier des charges avant de coder, distinction fait/fiction obligatoire, méthode de calcul publiée pour chaque score), j'espère donner une grille de lecture réutilisable à qui voudra la reprendre. Pas pour vendre un produit. Pour montrer qu'on peut être rigoureux sans être ennuyeux, et drôle sans être malhonnête.
Ce n'est pas un manifeste. C'est un site avec des monuments qui ont déménagé pour de mauvaises raisons, et une méthodologie derrière chacun d'eux. Si ça donne envie à quelqu'un de regarder ses propres données autrement, l'objectif est atteint.
La suite ? D'autres expériences arrivent, chacune avec sa propre règle du jeu. Une carte postale à faire imprimer et poster reviendra aussi, comme le service historique du site avant sa refonte. Le fil conducteur ne changera pas : jouer franc jeu sur ce qui est vérifié et ce qui ne l'est pas, et ne jamais confondre la rigueur avec le sérieux forcé.