Le DAP low-cost qui a réveillé mes mixtapes oubliées
Alias : ma mix machine à moins de 40 €.
Je sais ce que ça donne, vu de l'extérieur. Un type qui a passé quinze ans à streamer, qui a eu tous les abonnements, toutes les enceintes connectées, et qui débarque un jour avec un petit boîtier à écran LCD, le genre qu'on croisait sur les baladeurs d'entrée de gamme des années 2000, fier comme s'il venait de réinventer la roue. Arriéré, réfractaire, nostalgique de service. Je prends le risque.
Ce que je cherchais, ce n'était pas de quitter le streaming. C'était de trouver un endroit pour tout ce qui n'a jamais vraiment de place ailleurs : les mixtapes, les compilations bricolées, les titres découverts une fois et jamais réécoutés faute d'appareil dédié.
Le problème, ce n'est pas le streaming. C'est l'absence de tri.
Spotify, Apple Music, SoundCloud, peu importe. Le service n'est pas le souci. Le souci, c'est l'habitude qu'ils ont fini par installer : tout se mélange dans le même flux. Un album qu'on connaît par cœur, une découverte algorithmique du matin, un titre ajouté à une playlist il y a deux ans et jamais réécouté. Rien n'est séparé, donc rien n'est vraiment retenu.
Quand tout est au même endroit, plus rien n'a de statut particulier.
Quelques chiffres remettent les choses en perspective. En France, l'abonnement Spotify Premium individuel coûte aujourd'hui 12,14 € par mois, soit un peu plus de 145 € par an, pour un accès sans publicité à un catalogue que personne n'écoute en entier. Et pour cause : selon une étude de Luminate portant sur le catalogue Spotify, 42 % des titres avaient été écoutés dix fois ou moins en 2022, et un quart d'entre eux n'avaient enregistré aucune écoute du tout cette année-là. Une abondance à ce point disproportionnée, ça ne se consomme pas, ça se survole.
Le comportement d'écoute lui-même a été documenté. Une analyse portant sur plusieurs milliards d'écoutes avait montré qu'environ un quart des auditeurs passaient au titre suivant dans les cinq premières secondes. L'étude date un peu, mais rien n'indique que la tendance se soit inversée depuis. Ce n'est pas un hasard si les derniers titres d'un album souffrent particulièrement de cet effet zapping. C'est justement ce que le format album, écouté dans l'ordre, était censé empêcher.
J'ai fini par vouloir deux régimes d'écoute distincts. D'un côté, le traditionnel : l'album, écouté du début à la fin, dans sa forme voulue par l'artiste. De l'autre, ce qui dormait depuis des années dans des compilations oubliées ou des mixtapes jamais terminées, ce format qu'on a un peu abandonné avec la fin des CD gravés et des playlists partagées entre amis.
Un appareil minuscule pour un usage précis
J'ai pris le Mechen M3. 40 € pour la version 32 Go, il tient littéralement dans la main, plus petit qu'une carte bancaire empilée deux fois. Écran LCD, pas d'Android dessous, rien à installer, aucune app à configurer. On branche, on copie des fichiers, on débranche. Rien à voir avec les DAP haut de gamme qu'on croise dans les forums audiophiles, avec leur DAC surdimensionné et leur prix à quatre chiffres.
Ici, l'ambition est ailleurs.
Autre détail qui a fini par devenir une qualité plutôt qu'un défaut : l'ordre des pistes n'est pas toujours respecté. Ce qu'on a rangé dans un dossier ne ressort pas forcément dans le même ordre à la lecture.
Sur un album, ça aurait été rédhibitoire. Sur une mixtape, ça rejoue exactement l'effet iPod shuffle : la petite surprise de ne pas savoir ce qui vient ensuite, dans une sélection qu'on a soi-même construite.
Je n'en ai pas fait mon lecteur principal. J'en ai fait ma mix machine.
Concrètement : j'y dépose des mixtapes, des compilations thématiques que je me constitue, des titres repérés en marge d'une écoute streaming et mis de côté pour un vrai test. Pas d'album entier dessus, ou presque. C'est l'appareil du hors-piste, pas celui de la discographie complète.
Un appareil de 40 € n'a pas besoin de tout faire. Il a juste besoin de bien faire une chose que rien d'autre ne fait.
Deux régimes d'écoute, deux outils
Le streaming reste pour la découverte au fil de l'eau et pour l'accès immédiat à peu près n'importe quoi. Les albums en local, sur un support plus classique ou directement en streaming, restent pour l'écoute complète, celle qu'on veut sans interruption ni recommandation.
Je n'ai rien contre le streaming, et je n'ai pas l'intention d'en sortir. C'est là que je retrouve ma bibliothèque classique, les albums que je connais et que je réécoute sans réfléchir. C'est là aussi que je découvre les sorties du moment, que je suis les artistes que j'aime, que je cède à une envie précise un mardi soir. Rien de tout ça ne changera avec un petit lecteur à 40 €.
Le Mechen, lui, ne sert pas à ça. Il s'occupe du reste, cette troisième fonction qui manquait : les mixtapes, les titres croisés une fois et jamais réécoutés, les compilations qu'on se construit sans intention précise, juste pour voir où elles mènent. Ce n'est pas une bibliothèque, c'est plutôt une pièce à part, à côté de la maison principale.
Ce mouvement de fond vers des formats plus délimités ne concerne d'ailleurs pas que les DAP à 40 €. Le marché français du vinyle a atteint 113 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025, en hausse d'environ 15 % sur un an, avec près de 6 millions d'unités vendues. Un vinyle, ça s'écoute face A puis face B, dans l'ordre pressé sur le disque, sans bouton « suivant » algorithmique. La logique n'est pas si différente de celle d'une mixtape sur un petit lecteur à 40 €, elle coûte juste beaucoup plus cher à l'achat.
Cette séparation change quelque chose d'assez simple : chaque appareil porte une intention. Prendre le Mechen dans la poche, c'est décider à l'avance qu'on va dans le registre découverte ou nostalgie de compil', pas dans celui de l'album qu'on connaît par cœur. La contrainte de taille et de capacité, 32 Go, n'est pas un problème puisque ce n'est pas fait pour tout contenir. C'est fait pour contenir ce qui compte pour ce cas d'usage précis.
Comment construire sa propre mix machine
Si l'idée vous tente, voici la démarche que j'ai suivie.
- Choisir un appareil sans se ruiner, et sans viser l'exhaustivité. Un DAP à 40 € avec 32 Go suffit largement pour cet usage, puisque l'objectif n'est pas d'y stocker une discothèque mais une sélection vivante.
- Définir ce que l'appareil ne fera pas. Chez moi : pas d'album complet, pas de discographie, pas de doublon avec ce qui existe déjà en streaming ou ailleurs. Cette règle négative structure tout le reste.
- Réactiver les compilations oubliées. Retrouver d'anciennes playlists partagées, d'anciens CD gravés numérisés, ou tout simplement les titres mis de côté sans suite, et leur donner une deuxième vie sur l'appareil.
- Alimenter la mixtape en continu, mais par petites touches. Un titre repéré cette semaine, un autre le mois prochain. L'idée est de garder un rythme de curation lent, pas d'importer d'un coup toute une bibliothèque.
- Garder les métadonnées propres, même sur un usage aussi informel. Un titre sans nom d'artiste correct sur un petit écran LCD, ça casse l'intérêt de la découverte qu'on cherchait justement à préserver.
Ce que ça change, au fond
Ce n'est pas très différent de ce qui m'a fait lire davantage en epub ces dernières années. Le format en lui-même n'apporte rien de magique. Ce qui compte, c'est le cadre qu'il impose : un support dédié à un usage précis, séparé du reste, qui redonne de l'attention à ce qui autrement se noierait dans le flux général.
Le point commun, c'est la spécialisation volontaire d'un objet. Pas un appareil pour tout faire, un appareil pour une chose. Et cette chose, dans mon cas, c'était de redonner un lieu physique aux mixtapes qui n'en avaient plus.
Est-ce que ça vaut le coup pour tout le monde ? Sûrement pas.
Mais si vous avez, quelque part, une vieille compilation ou une playlist jamais réécoutée depuis des années, la question mérite peut-être d'être posée : et si elle avait juste besoin d'un endroit à elle ?