La méthode Soulwax : quatre règles pour ne jamais être une seule chose
Au KIKK Festival de Namur, David et Stephen Dewaele ont raconté trente ans de Soulwax. J'en suis reparti avec quatre phrases et une méthode que ses auteurs refusent d'appeler comme ça.
J'étais à Namur avec la délégation EuraCreative. Dix personnes, la quinzième édition anniversaire du KIKK Festival, et un programme où se croisent artistes, codeurs, designers et entrepreneurs. Le genre d'endroit où l'on sort d'une conférence sur la donnée pour tomber sur une installation qui fait vibrer une place entière. Et au milieu, une heure avec David et Stephen Dewaele, les deux frères derrière Soulwax et 2manydjs.
Mon Soulwax à moi commence comme celui de beaucoup de gens : avec As Heard on Radio Soulwax Pt. 2. Un disque de 2002 où Dolly Parton cohabite avec les Stooges, où chaque morceau est un collage, et dont la fabrication a viré au casse-tête juridique. Sur les 187 enregistrements qu'ils voulaient utiliser, seuls 114 ont pu être libérés. Le reste a sauté. Ce qui est resté fait bouger des fesses depuis plus de vingt ans.
Il y a eu Dikkenek, ensuite. La bande originale du film culte belge démarre sur « Any Minute Now », puis « E Talking » en Nite Version. Il y a eu leurs remix qui ont accompagné toute la French touch, les DJ sets, les concerts. Et il y a Dave, leur film hommage à Bowie, que je tiens pour l'un des OVNI musical les plus génialement fous qu'ils aient produits. J'y reviendrai.
« E Talking », le morceau qui tourne en boucle dans Dikkenek.
Ce qui me tient chez eux, au-delà du son, c'est l'objet graphique. Les pochettes, la typo, l'art direction signée Ill-Studio pour leur label. Chaque projet Soulwax a une identité aussi stricte qu'une charte d'entreprise et aussi joueuse qu'un fanzine.
Il y a aussi un truc de frontière. Les Dewaele expliquent leur appétit par la Belgique : un petit pays traversé par les cultures française, néerlandaise, allemande et anglaise, qui apprend vite à se les approprier. Je viens de l'Avesnois, à deux pas de la frontière. Je n'ai pas leur discothèque, mais je reconnais le réflexe.
Pendant la conférence, j'ai mis de coté quatre phrases / mantra dans mon app Notes, histoire de ne pas les oublier :
« Play without rules »
« Once you've set the limitation, your brain starts to push them »
« Never do the same thing again »
Rien de révolutionnaire sur le papier. Ce qui l'est, c'est qu'ils les appliquent depuis trente ans, à des projets qui coûtent cher, pèsent des tonnes et ne rapportent parfois rien. Et mes propres projets, quand j'y regarde bien, il y a quand même 2-3 trucs qui y font écho. Voici ce que ça donne.
Ah, et merci à Léa d'avoir eu la bonne idée d'enregistrer la conférence pour ne pas oublier les bonnes astuces, leçons et anecdotes. J'aurais eu l'air fin à vous proposer de lire d'un REX avec 4 phrases notées dans une app sur mon iPhone ...
« Being just one thing is boring »
Parce que c'est vraiment ennuyeux de n'être qu'une seule chose.
C'est la première réponse de Stephen quand on lui demande pourquoi Soulwax est devenu un label, un studio, un sound system et une app. Pas de stratégie, pas de pivot. De l'ennui.
L'histoire commence pourtant il y a quelques décennies. Dans les années 90, Soulwax est un groupe de rock gantois qui réagit contre la vague house et les samplers. Ils achètent de vieilles guitares, ils veulent de l'analogique. Puis le matériel les rattrape : samplers, Pro Tools, machines. Et avec lui une idée simple. On peut être un groupe de rock, mais aussi DJ, producteur, éditeur. On peut même faire une app.
Le DJing arrive presque par accident. Stephen mixe depuis l'enfance, il a été le plus jeune DJ d'une radio pirate. En juin 1997, son binôme de l'époque part vivre à New York. Il propose à David de le remplacer pour une date déjà calée. Premier set à deux, avec des disques qu'ils passent encore aujourd'hui. « Ce n'était même pas une identité », précise David. Juste un truc à faire en sortant, plutôt que de rester planté au bar.
L'identité, ils la fabriquent ensuite, nom par nom. 2manydjs, Die Verboten, Samantha Fu, les Flying Dewaele Brothers. Pour la bande originale de Belgica, le film de Felix Van Groeningen, ils vont jusqu'à inventer seize groupes fictifs, chacun avec son style. Stephen cite Bowie comme modèle : changer de nom pour sortir de sa zone de confort. Et il l'avoue sans détour, ils étaient mauvais pour être un groupe. Le cycle album, promo, salles de rock les ennuyait.
Le passage le plus intéressant concerne le public. Pour la plupart des gens, dit David, le nom ne compte pas. Ceux qui les aiment les suivent, quelle que soit l'étiquette. Le nom compte pour eux. C'est un outil de travail, pas un outil marketing.
Je me suis senti visé. Mon parcours ressemble à une discographie mal rangée : le blog jamaislevendredi depuis 2008 (qui a eu de nombreux noms de domaines avant de finir ici), LesWWW, EuraCreative, des cours que je donne, readme.club pour les lecteurs e-ink, des cartes absurdes sur lespetitescartes, de la curation sur 320kbps.club, la chaleur des villes sur cestchaud.fr. Et de la guitare, quand personne n'écoute. Et ça, c'est sur les plateformes de streaming.
On me demande régulièrement si ce n'est pas de la dispersion. Désormais, je répondrai avec la phrase de Stephen. Chaque nom, chaque cible, c'est une façon de continuer à me faire plaisir. Je travaille par sprints : un projet court et intense, puis le suivant.
Ce que je n'avais pas formulé, c'est la remarque de David. Le nom ne sert pas au public, il sert à celui qui fabrique. Il dit ce que le projet a le droit de faire. Et surtout ce qu'il n'a pas le droit de faire.
« Play without rules »
Quand Stephen parle d'un nouveau projet, il ne parle jamais de positionnement. Il parle de liberté. Un nouveau nom, même avec la même équipe et le même studio, donne le droit « d'aller quelque part, sans règles, de jouer avec quelque chose ». Et donc le droit de rater.
Le meilleur exemple, c'est Under the Covers. En juin 2009, 2manydjs lance un DJ set où un écran géant diffuse, derrière eux, les pochettes animées des morceaux qu'ils passent. Rien n'est généré. Une équipe d'animateurs découpe et fait bouger chaque pochette. Et ce sont les frères qui mixent l'image en direct, comme le son, depuis leurs platines. Le show a tourné 130 fois dans 32 pays en deux ans.
Under the Covers Vol. 3 : une heure de pochettes animées, mixées en direct.
Stephen nous a aussi raconté ce que sont devenus ces animateurs. Certains ont signé des habillages pour les Jeux olympiques, pour la FIFA, pour les écrans géants de la Sphere à Las Vegas. Le terrain de jeu de 2009 est devenu l'industrie de 2026. Aujourd'hui, note-t-il, plus aucun groupe ne monte sur scène sans écran. Il ne dit pas que c'est un progrès. Il dit que c'est un fait.
Le jeu continue avec Radio Soulwax : 24 mixes d'une heure publiés entre 2011 et 2014, chacun avec son film et son thème. Du hardcore punk, du gabber ralenti, de la musique brésilienne. Une app iPhone et Android, une radio en ligne avec images. Un chantier énorme, coûteux, que personne ne leur avait demandé.
Pendant que Stephen parlait de pochettes animées, je pensais à un petit écran posé chez moi. Un Raspberry Pi branché sur de l'e-ink, qui affiche la pochette de l'album du jour de mon site de curation musicale. Il ne sert à rien et ne se vendra jamais et alors ? 😄
D'ailleurs, si vous êtes intrigué, ça s'appelle Liner et c'est dispo juste ici :

Même obsession qu'Under the Covers, sur un autre support : la pochette comme objet vivant, pas dans une app de streaming.
Je tiens à ce que mes side projects finissent par se financer. Mais un projet comme celui-là ne naît jamais si on exige un business plan avant la première démo. Le jeu sans règles n'est pas l'opposé du travail sérieux. C'est souvent là qu'il commence.
« Once you've set the limitation, your brain starts to push them »
C'est David qui la formule. Une fois que tu fixes des limites, ton cerveau se met à chercher où les pousser. Et il ajoute la partie contre-intuitive : avoir le choix de tout faire, tous les genres, tous les formats, c'est étouffant. Les limites, elles, libèrent.
Il raconte une anecdote qui résume tout. Leurs parents les ont inscrits dans une école jésuite catholique. Des années plus tard, les fils demandent pourquoi.
Réponse des parents : la meilleure façon de fabriquer un anarchiste, c'est de l'envoyer chez les jésuites. Une règle stricte, et le cerveau cherche immédiatement la faille.
Le synthé sous l'escalier
L'exemple le plus parlant s'appelle EMS Synthi 100. Un synthétiseur analogique monumental du début des années 70, produit à 31 exemplaires. Les frères le cherchent depuis des années. Il dormait à côté de chez eux, à l'IPEM, l'institut de musicologie de l'université de Gand. Stephen le décrit rangé sous un escalier, couvert d'un voile. Ils proposent de l'acheter, plusieurs fois. Refus.
Plan B : le prendre en pension et le remettre en état. La machine passe près d'un an au studio, restaurée par Constantin Papageorgiadis entre deux projets.
Le Synthi 100 servait à la musique expérimentale. Pas d'accords, pas de mélodies, de la recherche tonale. Les Dewaele font l'inverse : la grosse caisse, la caisse claire, la mélodie, tout sort de la machine. Le résultat s'appelle DEEWEE Sessions Vol. 01, sorti en 2020, en six mouvements. Une seule machine, et un album entier. Pour Stephen, c'est justement la contrainte qui rend les choses faciles.
Le Synthi 100 dans le studio DEEWEE, filmé par The Vinyl Factory.
Un label qui tient dans un bâtiment
La même logique s'applique à leur entreprise. DEEWEE, fondé en 2015, est à la fois un bâtiment, un studio, un label, une collection de disques et une maison d'édition. Le bâtiment, dessiné par l'architecte Glenn Sestig, porte le numéro de catalogue DEEWEE 001. Le manifeste tient en une règle : chaque sortie est écrite, enregistrée ou mixée dans le bâtiment par les deux frères. Quand un artiste qu'ils adorent leur envoie un morceau fini, ils répondent qu'il faut venir le refaire sur place. Leur propre album From Deewee a été enregistré en une seule prise, avec tout le groupe de tournée, le 7 février 2017.
« Is It Always Binary », extrait de From Deewee, enregistré d'une traite avec trois batteurs.
Stephen pense aux jeunes qui commencent aujourd'hui à faire de la musique ou de l'image. Il y a tellement d'options que c'en est vertigineux. Le vrai luxe n'est plus d'avoir accès à tout. C'est de savoir à quoi renoncer.
Ce passage m'a ramené à lespetitescartes. Chaque carte y a son sujet et sa propre règle du jeu, vérifiée ou assumée comme fiction. Monuments Déplacés, par exemple : un monument français posé dans une autre ville, avec une raison absurde d'y être. Sans la règle, pas de carte. Avec elle, les idées arrivent toutes seules.
« Never do the same thing again »
Refaire Radio Soulwax aujourd'hui ? Stephen balaie la question. Ils ne pourraient pas, pas plus qu'ils ne pourraient refaire As Heard on Radio Soulwax Pt. 2. Les samples seraient impossibles à libérer. Et les pochettes animées, Spotify les affiche désormais en boucle de quelques secondes sous chaque titre. Ils avaient de l'avance, d'accord. Mais si on refait quelque chose maintenant, ça doit être différent.
Dave, ou l'art de changer en restant soi
Mon objet Soulwax préféré tient dans cette logique. En 2012, la 23e heure de Radio Soulwax prend la forme d'un film : Dave, réalisé par Wim Reygaert, avec la mannequin Hannelore Knuts dans le rôle d'un Bowie de substitution. Une heure de mix, et un personnage qui traverse les chambres d'un hôtel étrange, chacune reconstituant une pochette de Bowie.
Leur justification tient en une idée : rendre hommage à un homme capable de changer tout en restant lui-même. Détail intéressant et improbable : Bowie lui-même postait sur le forum de leur site, sous son vrai nom. Les frères pensaient à un imposteur.
Dave, le film complet. Prévoyez une heure, ça vaut le coup.
Despacio, ou le refus du format
En 2013, avec James Murphy de LCD Soundsystem, ils lancent Despacio. David raconte l'origine. Chaque week-end, ils prenaient l'avion pour jouer 90 minutes dans un club, coincés entre quatre ou cinq autres DJ, sur un système calibré pour un seul genre. Plutôt que de devenir ces types qui râlent contre la culture club dans un salon d'aéroport, ils ont monté leur propre machine.

Le résultat : sept colonnes de 3,5 mètres et 50 000 watts d'amplification McIntosh, conçus avec l'ingénieur John Klett. Le fabricant n'avait été impliqué que dans deux projets de ce genre avant eux : la sono de Woodstock et le Wall of Sound du Grateful Dead. Il leur a prêté, selon David, environ un million de dollars d'amplis. C'était il y a treize ans. David espère qu'on ne les leur réclamera jamais.
Le concept tient en une inversion. Le DJ disparaît dans un coin. Le public danse en cercle, dans le noir, pendant des heures. Puis la boule à facettes s'allume, et la salle devient folle. La boule est le personnage principal. Le projet perd de l'argent à chaque date. À San Francisco, il y a un mois, 32 000 personnes voulaient entrer dans une salle de 1 200 places. Stephen le dit avec une forme d'inquiétude amusée : ça ne leur appartient plus.
James Murphy et les Dewaele racontent Despacio à The Vinyl Factory.
Je ne joue pas dans la même catégorie, mais je connais la gymnastique. lespetitescartes est née comme une carte de visite numérique pour les délégations, prototypée pour VivaTech, avant de devenir un carnet d'expériences cartographiques. LesWWW a commencé il y a plus de huit ans avec des sites WordPress et Webflow, avant de glisser vers le prototypage, la formation à l'IA et le conseil. C'est finalement la leçon de Dave qui me parle le plus : changer de forme sans changer de regard.
Quatre idiots dans une pièce
Dernière question de la conférence : et l'IA, dans tout ça ? David commence par une précaution que j'aimerais entendre plus souvent. Nous sommes en octobre 2026. En janvier 2027, la conversation sera déjà radicalement différente. Difficile, donc, de dire quoi que ce soit de définitif.
Puis il tranche. Zéro intérêt pour l'IA comme outil de création. Tout ce qu'ils font sert à préserver la partie la plus magique de leur vie, créer. La confier à une machine, ce serait se tirer une balle dans le pied.
En revanche, leur collection de plus de 60 000 vinyles est numérisée depuis dix ans. Là, l'IA les amuse. Elle analyse qui joue sur quel disque, à quel tempo, avec quelles structures d'accords. La machine pour l'archive, l'humain pour le geste.
Les erreurs à quatre dans une pièce, aucune machine ne les recréera. Ce seront toujours quatre idiots qui jouent.
Stephen enfonce le clou avec cette image que je garde. Et cette valeur-là va monter. Il le voit chez les jeunes qui passent au studio : ils sont plus attirés par quatre personnes qui font du bruit que par quelqu'un qui tente de le reproduire sur un laptop.
C'est aussi pour ça que DEEWEE fonctionne comme un refuge. Stephen qualifie de presque fasciste la vieille habitude des DJ qui masquent l'étiquette de leurs disques pour garder leurs secrets. Eux partagent tout. Ils se souviennent d'une époque où personne ne filmait le concert raté, où l'on pouvait échouer et progresser tranquillement. Le studio recrée cet espace. Des artistes comme Charlotte Adigéry et Bolis Pupul y ont fait leurs essais avant de devenir ce qu'ils sont.
Je forme des gens à l'IA, mais surtout aux méthodes d'idéations pragmatiques pour donner vie à des prototypes régulièrement.
Leur ligne est celle que j'applique sur 320kbps.club : je choisis chaque morceau à la main, les met dans une playlist Apple Music, et l'IA se contente de lire une capture d'écran pour remplir pochette, titre, artiste, label et année. Le choix est la partie qui m'amuse. Je ne vois pas pourquoi je la déléguerais. Ça je le raconte sur le site directement : https://www.320kbps.club/about
Reste une question que je n'arrive pas à trancher. Si la valeur se déplace vers les erreurs, les quatre idiots, la salle plongée dans le noir et la boule à facettes, que fait-on de tout le temps que l'IA nous fait gagner ? Les Dewaele, eux, semblent avoir trouvé leur réponse. Ils le passent à chercher un synthé sous un escalier.
La méthode Soulwax en quatre règles
Pas besoin d'un Synthi 100 ni d'un million de dollars d'amplis pour appliquer la méthode.
Lorsque je croise un porteur de projet ou un entrepreneur qui se cherche, ça fini souvent comme ça :
- Donne un nom à chaque envie. Un projet qui n'a pas de nom finit dans un dossier « divers ». Liste trois idées que tu repousses depuis des mois. Donne à chacune un nom, une cible et une phrase qui dit ce qu'elle n'a pas le droit de faire. Le nom est pour toi, pas pour le marché.
- Joue avant de justifier. Bloque un week-end pour un projet sans livrable, sans client, sans business plan. Une seule règle : produire une démo qui marche, même moche. Le modèle économique viendra après, ou pas. Under the Covers n'avait pas de plan de carrière pour ses animateurs.
- Choisis ta contrainte avant ton sujet. Un seul instrument, un seul outil, une seule source de données, un seul lieu, 48 heures. Écris-la en haut de ta page avant de commencer. Quand tu bloques, ne lève pas la contrainte : cherche la faille, comme un élève des jésuites.
- Refuse de te répéter. Avant de relancer un format qui a marché, pose-toi la question de Stephen : si je le refaisais aujourd'hui, qu'est-ce qui serait forcément différent ? Si la réponse est « rien », c'est que le monde a bougé sans toi.
Pour prolonger





