La part non-délégable : écrire ses règles IA avant la rentrée.

Avant le premier exercice, nommez ce que vous refusez de déléguer.

La part non-délégable : écrire ses règles IA avant la rentrée.

Mi-août. On prépare la rentrée en se disant qu'on va, cette fois, avoir une position claire sur l'IA. Autant se le dire tout de suite : la question « on a le droit d'utiliser ChatGPT pour ça ? » n'est plus une question de principe depuis longtemps.

C'est une question de logistique. Vos étudiants s'en servent déjà, dans des proportions qui ne laissent aucune place à l'ambiguïté.

On se prend une claque de réel ensemble :

  • Selon l'Observatoire des usages de l'IA mené par Ipsos pour l'Epita en janvier 2026 auprès de 1 000 étudiants français, 94 % ont déjà utilisé un outil d'IA générative et 48 % l'utilisent tous les jours.
  • Un étudiant sur deux dit qu'il lui serait difficile de s'en passer pour ses études.
  • Le baromètre Talents 2026 de Skema et EY, réalisé par Ipsos-BVA sur 1 609 répondants, arrive à un chiffre proche : 96 % d'usage déclaré, 61 % au quotidien.
  • Une étude publiée dans Communications of the Association for Information Systems par Alain Goudey et ses collègues, menée auprès de 668 étudiants, 204 enseignants et 29 directeurs d'établissement, situe l'adoption entre 80 et 92 % selon les écoles, un niveau atteint dix-huit mois à peine après le lancement public de ChatGPT.
  • Le livre blanc Generative101 parle justement de ça, il expose ce que 545 voix (étudiants + enseignants) révèlent : l’effet Dunning-Kruger inversé, l’atrophie cognitive silencieuse, ...
L'outil n'a pas attendu l'autorisation des institutions. Il n'attendra pas la vôtre non plus.

Et ce n'est pas un phénomène à sens unique. Cette même étude de Goudey interroge aussi les enseignants, pas seulement les étudiants. La fiction confortable du prof qui refuse l'IA face à des élèves qui la découvrent en cachette ne correspond déjà plus à grand-chose.

On a, des deux côtés du bureau, la même dépendance discrète à un outil qu'on n'a pas vraiment choisi d'adopter, on l'a juste vu s'installer.

Ça change ce qu'on écrit en préparant la rentrée. Il ne s'agit plus de décider si on « autorise » l'IA, comme si c'était encore une option qu'on pouvait fermer. Il s'agit de décider ce qu'on refuse de lui déléguer, et de le dire clairement avant que le flou ne s'installe entre vous et le groupe.

Après plusieurs années à intervenir, j'ai fini par comprendre une chose simple : une consigne IA générale, valable pour tout le semestre, ne sert à rien. Elle rassure celui qui l'écrit, pas celui qui la lit.

Ce qui est acceptable sur un brainstorming d'idées ne l'est pas sur un rendu individuel noté. Ce qui est encouragé sur un exercice de recherche documentaire devient un problème sur un exercice censé évaluer la capacité à rédiger seul.

La règle doit se fixer exercice par exercice, pas cours par cours, parce que chaque exercice protège une compétence différente, et qu'une seule règle ne peut pas nommer deux compétences protégées à la fois.

Pourquoi le faire avant la rentrée, pas pendant

Écrire cette consigne à froid, avant que les étudiants soient dans la salle, change la nature de l'exercice. On n'est plus en train de réagir à une question gênante posée en public, avec quinze regards qui attendent une réponse cohérente avec ce qu'on a dit la semaine d'avant. On clarifie, pour soi-même, ce qu'on veut réellement que l'étudiant pratique.

Et c'est souvent là que ça coince : on découvre qu'on n'avait pas complètement formulé l'objectif pédagogique de l'exercice, IA ou pas.

L'autre avantage, plus prosaïque, c'est que la consigne devient réutilisable. Une fois qu'on a le squelette (ce qui est encouragé, ce qui est interdit, ce qui doit être signalé, comment on évalue), on l'adapte en quelques minutes à chaque nouvel exercice de l'année.

La méthode, en quatre étapes

1. Choisir un exercice précis, pas une politique générale. Prenez un exercice concret de votre prochain module. Pas « l'usage de l'IA dans mon cours », mais « le rendu de synthèse dans 3 semaines ». La règle sera plus utile si elle est écrite pour un cas réel que si elle tente de couvrir tous les cas possibles.

2. Nommer la compétence protégée. Avant de parler d'IA, notez ce que cet exercice précis doit faire travailler, et rien d'autre. Structurer un argumentaire ? Synthétiser une source complexe ? Rédiger dans un style donné ? C'est cette réponse qui détermine tout le reste, pas l'inverse : on ne définit pas d'abord une politique sur l'IA pour ensuite l'appliquer à l'exercice. On part de la compétence, et on en déduit ce qui reste non-délégable.

3. Fixer le protocole, dans cet ordre. Ce que l'IA peut aider à faire. Ce que l'étudiant doit faire seul, sans délégation possible. Ce qu'il doit signaler s'il a utilisé un outil. Et comment vous, en tant qu'intervenant, allez donner un retour qui porte sur le travail réel, pas sur la sortie d'un modèle.

4. Tester la consigne avec un prompt, pas la rédiger seul dans son coin. Autant assumer l'ironie : on va utiliser l'IA pour écrire la règle qui encadre l'IA. C'est cohérent, pas contradictoire, l'outil sert ici à structurer une réflexion qu'on aurait de toute façon dû mener, pas à la remplacer. Voici un prompt que j'ai pu utiliser pour ce genre de préparation :

Tu es un collègue enseignant, pragmatique et de bon conseil.
Je prépare la rentrée et je veux écrire une consigne IA claire pour un exercice précis, pas une règle générale pour tout le semestre.

Commence par me poser ces questions, une par une :
1. Quel est l'exercice concret ?
2. Quel est le niveau des apprenants ?
3. Quelle compétence cet exercice doit-il faire travailler ?

Une fois que tu as mes réponses, rédige une consigne courte en quatre points :
1. Ce que l'IA peut aider à faire
2. Ce que l'étudiant doit faire seul, sans aide
3. Ce qu'il doit signaler s'il a utilisé un outil, et comment
4. Une question que je me pose moi-même avant de noter, pour rester responsable de l'évaluation finale

Le point 4 est quasiment le plus important, et c'est volontaire. La consigne finale reste une décision pédagogique, pas une sortie automatique du modèle. Personne ne délègue sa responsabilité d'évaluateur à un prompt, aussi bien tourné soit-il.

Ce que ça change, une fois écrit

Une fois la première consigne rédigée, l'exercice se répète facilement pour les rendus suivants du semestre. On finit par accumuler une petite bibliothèque de règles, une par type d'exercice, qu'on peut ajuster d'une promotion à l'autre.

Et surtout, on arrête de donner une réponse différente à chaque main levée, ce qui est la vraie source de méfiance des étudiants, bien avant l'IA elle-même.

Ce qu'on ne peut pas déléguer à un prompt, c'est la question de fond : quelle est, pour chaque exercice, la part irréductible, celle qui ne se sous-traite pas, à la fin de l'année, dans un monde où 94 % des étudiants ont déjà un modèle ouvert dans un autre onglet pendant qu'ils vous écoutent ?

La réponse change d'un intervenant à l'autre, d'un module à l'autre. Mais prétendre qu'on peut encore éviter de la nommer, ça, ce n'est plus tenable.